lundi 26 septembre 2016

Un code secret à décrypter

Hier soir, Frédérique nous a proposé sur Twitter #généalogie une énigme : comprendre ce que le prêtre avait bien pu écrire sur le registre de baptêmes qu'elle consultait, dans le bas de cette page :

code secret
Archives de l'Allier - GG 16 - GANNAT B - page 80/309

Je me suis prise au jeu, c'est vraiment amusant, et j'ai commencé à décrypter. Le premier mot ressemblait bien à "aujourdhuy", même si en regardant l'acte qui précède j'ai eu un doute (il commence par "ce jourdhuy"). Finalement c'était bien "aujourdhuy", ce qui donnait déjà pas mal de lettres.

Pour aider au décodage, j'ai utilisé les notions suivantes :
  • le E est la lettre la plus utilisée de la langue française, il correspondait donc au "z" très utilisé dans le texte
  • le son "i" représente souvent à la fois les lettres I, J et Y, comme le dit Indiana Jones dans "la Dernière Croisade"
  • les doubles lettres peuvent être RR, SS, NN, LL ou MM

J'ai proposé le décryptage suivant :

décryptage

Sophie a traduit aussi de son côté, ajoutant la règle à laquelle je ne pensais plus :
U = V, comme chez les latins.

Elle n'a pas hésité aussi à différencier deux graphies que je pensais identiques et parfois mal tracées :

Ce code est est un L

Celui-là représente le T

Grâce à la grille de transcription établie, nous avons pu aboutir au texte suivant :
Auiourdhuy II ème jeun 1617 sept
trouvé monsieur Lestu mored de
dans son puis et a esté
enterré le 14 eme jour faict
le dict jour et an quedesus
DLUARRUOT I
Soit :
Aujourd'hui 2 juin 1617 s'est (a été)
trouvé monsieur Lestu mort dedans
son puits et a été
enterré le 14ème jour. Fait
le dit jour et an que dessus
J. Tourrauld

Remarquez que pour compliquer les choses, le sens de lecture de la signature est inversé.

Le texte n'est pas parfait ("mored" au lieu de "mort" par exemple) mais on sent que la traduction des symboles n'est pas simple, car il y a des ratures, comme un E (= z) retransformé en A (= I).


Je ne comprends pas bien le sens de "sept" à la première ligne, non plus, à moins qu'il ne faille comprendre "s'est" (il s'est trouvé mort dans son puits).

Pour quelle raison ce code pour un enterrement, et pourquoi le transcrire dans le registre des baptêmes ?

La seule raison qui me vienne à l'esprit est qu'à l'époque il est absolument impensable d'inhumer dans le cimetière un certain type de personne : les suicidés. On a dû savoir que ce pauvre homme s'était de lui-même jeté dans son puits par désespoir, et donc se trouver devant l'impossibilité de l'inhumer normalement.

Le souci a dû perdurer un moment, car Monsieur Lestu est retrouvé le 2 juin, et enterré seulement le 14.

Je pense que le prêtre a eu bon coeur, et finalement accepté d'enterrer son paroissien. Cependant, pour ne pas avoir de soucis, il aura maquillé l'acte, d'une part en ne l'inscrivant pas dans le bon registre, d'autre part en le codant.

L'inhumation s'est peut-être faite de nuit, probablement avec le moins de témoins possible, en tout cas l'acte n'est pas contresigné par des témoins comme c'est l'habitude. En parcourant le même registre, on constate que beaucoup de gens savent signer, donc lire et écrire, et peut-être que le prêtre n'aura pas voulu que même ses paroissiens soient au courant en ayant le regard qui traine lorsqu'ils auraient eu à signer un acte sur la page d'à côté.

D'autre part, personne ne pouvait se rendre compte de cette rédaction anormale, puisqu'à l'époque il n'y avait pas obligation de tenir les registres en double exemplaires (qui sont comparés et paraphés en fin d'année). Cette obligation viendra 50 ans plus tard, en 1667.

D'après le code, ce prêtre s'appelle I. Tourrauld ou plutôt J. Tourrauld : sa signature habituelle, que l'on pourrait lire de prime abord "Fourrauld", dévoile en fait une initiale faite d'un entrecroisement de J et de T.

signature du curé

Personnellement, je me suis vraiment amusée avec cette énigme ! Merci de nous l'avoir proposée !